Entretien avec Sandrine Caillis, autrice de « Les ombres que nous sommes », sélection Prix Cendres 2020

Pouvez-vous nous parler de la genèse de ce livre : comment est-il né ?

Je n’avais pas planifié l’écriture de ce roman, ni de devenir un jour auteure. Je crois que je m’interdisais d’aller à l’écriture pour des raisons de légitimité. Et puis quelqu’un qui a peut-être senti cet interdit que je m’imposais m’a lancé une sorte de défi. « Le sujet c’est un garçon qui découvre qu’il prend du plaisir à se travestir en fille… Au travail ! ». Et je l’ai relevé.

Je l’ai fait sans rien prévoir, sans même savoir si je parviendrais au bout. Juste pour l’aventure. Quand j’y étais, j’ai trouvé une grande jouissance dans l’écriture, quelque chose de parfois ardu, parfois fulgurant, mais toujours très addictif. Un élan. J’ai écrit la première version en très peu de temps, au fil du clavier. Ensuite, j’ai eu la chance d’être présentée à Charline Vanderpoorte, éditrice chez Thierry Magnier. Elle m’a aidé à donner des allures de roman à ce premier jet, à corriger les maladresses et les lourdeurs. A enrichir le récit et surtout à creuser l’empreinte de chaque personnage.

Je trouve fascinant ce moment de l’adolescence où on est dans un entre-deux, entre construction et destruction, entre famille nucléaire et éclatement du cercle social, entre amour et amitié, entre fille et garçon…. J’ai essayé de rendre cet état de sac et de ressac permanent qui fiche le mal de mer…

C’est votre premier roman jeunesse, que retenez-vous de cette expérience ? Qu’aimeriez à votre tour transmettre à une autrice, à un auteur qui voudrait publier ? 

C’est mon premier roman tout court ! Je ne suis pas certaine d’avoir déjà des choses à transmettre, je me sens même absolument novice. En ce moment, j’essaie d’écrire quelque chose qui pourrait devenir un deuxième roman, et j’ai l’impression de patauger allègrement ! Peut-être d’ailleurs que la perte de repères fait partie du processus d’écriture. Qu’il faut se trouver dans une sorte d’inconfort. Chacun.e doit trouver un fil qui lui est propre pour le guider.

Pour ce qui me concerne, j’ai besoin de lutter contre certaines tentations. Par exemple, je pourrais facilement me laisser emporter par la « technique » ou bien l’ivresse de la trouvaille langagière et les laisser prendre le dessus, perdre le fil de mon récit, oublier le lecteur, tourner en rond dans mon bocal.

La deuxième chose qui m’importe est de ne pas susciter de connivence facile ou superficielle avec le jeune lecteur. J’essaie de rester exigeante. Quand je lis, y compris de la littérature jeunesse, j’aime qu’on m’embarque dans des zones imprévues, qui ne faisaient pas forcément partie de l’horizon d’attente de départ, j’aime être un peu rudoyée. J’ai essayé de garder cette idée en tête.

Qu’estce que vous aimeriez que votre livre apporte aux ados qui le liront ?

Dans ce roman, c’est vrai qu’il est question de genre et d’orientation sexuelle, mais ce n’est pas le sujet unique de cette histoire. Et je ne l’ai pas abordé pour avoir l’occasion de me positionner. C’est une question intégrée parmi d’autres qu’on peut se poser dans cet entre-deux de l’adolescence, ou à d’autres moments de la vie. Je ne crois pas avoir construit un discours très intentionnel, il n’y a pas de « message » dans ce roman. J’ai eu envie de raconter l’histoire d’un adolescent qui cherche le bout de territoire sur lequel il a envie de construire sa cabane. Ça parle peut-être de liberté…

Quels sont vos projets pour la suite ? 

Vivre. Pour avoir des choses à raconter.