Entretien avec Marine Veith, autrice de « Ceux qui traversent la mer reviennent toujours à pied », sélection Prix Cendres 2020

Pouvez-vous nous parler de la genèse de ce livre : comment est-il né ?

J’écris depuis longtemps (j’étais journaliste) mais c’est la première fois que je mène à bien un projet de fiction. Je voulais avant tout écrire une histoire, c’est à dire un récit long avec de l’action et des péripéties puisées dans mon imagination.

Un jour, on m’a raconté une anecdote autour de deux hommes, un jeune et un plus âgé, qui ont passé 10 ans à transporter du cannabis en Méditerranée sur un voilier. Ces deux hommes ne se connaissaient pas avant leur premier voyage et j’ai trouvé cela très romanesque. Pour moi, cela pouvait raconter beaucoup de choses sur les liens d’amitié, la transmission, la débrouille que l’on peut mettre en place quand on n’a rien… Je me suis demandé ce qu’ils pouvaient se raconter pendant ces longs mois en mer, comment la confiance et la solidarité avaient pu s’installer entre eux, comment ils pouvaient vivre cette vie bancale et hors la loi, hors système, mais aussi pourquoi ils en étaient là, comment ils s’accommodaient des situations au niveau pratique mais aussi avec leur conscience. C’est comme ça que Bardu et Joujou sont nés.  J’ai donc totalement inventé les personnages mais le point de départ vient d’une anecdote réelle.

Ensuite, je voulais raconter leur dernier voyage en bateau pour évoquer cette idée de transmission (Bardu donne son bateau et son business à Joujou). Et comme ce dernier voyage se déroulait en Méditerranée, un autre sujet qui me tient à coeur est apparu évident : celui de la situation des réfugiés qui traversent la Méditerranée. Un troisième personnage principal s’est imposé : Exaucée. Je voulais que ce soit une femme qui se joue des codes, très déterminée, surpuissante, un peu magicienne. Je ne voulais surtout pas que l’on ait pitié d’elle mais plutôt qu’elle force l’admiration par son audace et sa volonté tout en évoquant quand même son histoire. J’avais rencontré des réfugiés congolais en Afrique du Sud et elle porte un peu toutes les histoires tragiques que j’ai pu entendre.

C’est votre premier roman jeunesse, que retenez-vous de cette expérience ? Qu’aimeriez à votre tour transmettre à une autrice, à un auteur qui voudrait publier ?

C’est mon premier roman et je retiens tout d’abord que c’est une grande et belle expérience de liberté. J’ai essayé d’être le plus sincère possible en écrivant et de ne pas me mettre de barrière concernant les sujets traités, le vocabulaire ou parfois, la vraisemblance. Je voulais un fond de réalisme mais de l’extravagance dans les personnages, dans les points de vue et dans les situations. Bref, de la liberté. J’ai aussi beaucoup ri en écrivant et je me suis dit que si je riais, peut-être que le lecteur rirait aussi. En tout cas, j’espère! J’ai toujours adoré les personnages « losers magnifiques » qui témoignent des faiblesses que l’on a tous et qui permettent de nous ramener à notre simple condition d’être humain sans artifice, sans carapace. Ils puisent dans une humanité que l’on partage tous. J’ai toujours eu de la tendresse pour les failles, pour ceux que l’on ne voit pas, ceux qui se cachent. Et j’ai puisé beaucoup d’anecdotes dans les articles de journaux : c’est peut-être un poncif mais la réalité dépasse souvent la fiction. Je pense par exemple à la tombola de dealers (au début du roman). J’avais lu cette histoire dans la presse :  à Grenoble, des dealers ont vraiment organisé une tombola en communiquant sur les réseaux sociaux pour fidéliser leurs clients. J’ai trouvé que cela disait beaucoup de notre époque (et en plus, je trouvais ça très drôle!).

À une autrice ou un auteur qui voudrait publier, je conseillerais d’être sincère et de se sentir libre d’écrire. Ce n’est pas facile car on se demande tout le temps si ce qu’on a écrit est bon, si cela va être compris, si cela va choquer… Mais chacun a son style et la littérature est le lieu de la liberté. On ne peut pas écrire n’importe quoi, bien sûr, mais pour moi, être sincère veut avant tout dire être libre vis à vis de soi-même. 

Et puis, je conseillerais bien sûr d’être persévérant. C’est aussi un poncif mais c’est vrai, le travail est long, parfois fastidieux. Enfin, il faut y croire : j’ai envoyé mon manuscrit à Sarbacane par mail!

Qu’est-ce que vous aimeriez que votre livre apporte aux ados qui le liront ?

Tout d’abord, j’aimerais qu’ils ressentent du plaisir à lire mon roman, qu’ils aient envie de tourner les pages, de savoir la suite, qu’ils s’attachent aux personnages et pourquoi pas qu’ils s’identifient. Pas forcément à chaque moment mais au moins dans quelques situations. Ensuite, j’aimerais qu’ils se sentent concernés par les sujets abordés, pas parce qu’on leur a fait la morale mais parce qu’ils ont aimé suivre l’histoire et qu’elle les a touchés. Une ado de 14 ans m’a dit qu’elle avait aimé la légèreté du livre et de l’écriture, qu’elle l’avait avalé d’une traite et qu’elle avait ressenti de la joie. Elle m’a même dit qu’elle voulait être comme Exaucée! Même si les sujets de fond sont graves, elle a apprécié que les personnages aient des liens forts, qu’ils soient solidaires et qu’ils s’entraident. C’est ça qui l’a touchée et a éclipsé le reste. Les ados vivent souvent dans une atmosphère anxiogène à cause du réchauffement climatique, des épidémies, du chômage… Mais ils sont souvent très solidaires. D’une certaine manière, je pense qu’ils ont besoin d’être rassurés sur le fait que tout n’est pas fichu!

Quels sont vos projets pour la suite ?

Je suis en train d’écrire mon second roman. J’ai eu un peu de mal à me défaire des personnages de « Ceux qui traversent la mer reviennent toujours à pied », je n’avais pas envie de les quitter. Maintenant, j’ai réussi à les lâcher et l’écriture est lancée. Donc dans le prochain, il y aura encore quelques losers, des allumés, des liens forts qui se tissent dans des conditions pas toujours très nettes et peut-être quelques personnes « normales »…